Qui ne s’est jamais demandé, en visitant une exposition d’art contemporain, d’où les artistes tiraient leur inspiration ? Qui ne s’est jamais interrogé devant l’écart abyssal qui sépare les œuvres produites aujourd’hui et les œuvres visibles dans les musées des beaux-arts ? Comment est-on passé d’un art si figuratif et académique à un art abstrait ou conceptuel, aux performances et aux installations contemporaines ? Quel lien existe-t-il entre Picasso et Manet, entre Bill Viola et les peintres de la Renaissance, entre Anselm Kiefer et l’Antiquité ?
L’art contemporain, qu’il nous touche ou non, nous semble souvent sorti de nulle part. Il n’est pourtant pas issu d’une génération spontanée. Son existence s’appuie au contraire sur de nombreuses filiations et résulte d’une évolution profonde et multiforme, ancrée sur des pratiques et des oeuvres majeures et ponctuée par des gestes forts.

L’invention de la photographie, les bouleversements liés à la révolution industrielle (où la modernité est vue comme un progrès) et à la première guerre mondiale (où on perd finalement foi dans cette modernité) vont amener les artistes, dès le début du XXème siècle, à reconsidérer l’art, ses valeurs, la manière de le concevoir et de le penser. Dès lors, on ne peindra plus, on ne sculptera plus, on ne représentera plus de la même façon… mais on n’oubliera jamais ce qui s’est fait avant. Car, que ce soit pour rompre ou pour perpétuer, comment le faire sans s’appuyer sur les gestes de ses prédécesseurs ?

LES RUPTURES

L’AVENTURE CUBISTE

Picasso, Les Demoiselles d'Avignon

Le mouvement de bascule qui s’amorce au début du XXème siècle culmine en 1907 lorsque Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon. Ces femmes, les prostituées de la rue d’Avignon à Barcelone, rappellent un rapport au nu traditionnel occidental, mais on remarque aussi une déconstruction progressive des figures : le personnage de gauche évoque l’art de l’Egypte antique (avec sa tête de profil et son buste de face) alors que les visages des femmes à droite font penser aux masques que Picasso et Derain commencent à collectionner vers 1906. C’est cette toile qui ouvre l’aventure cubiste. Le cubisme naît, intuitivement, d’une transposition des sensations. C’est une peinture de l’intériorité, une écriture subjective de l’espace, ancrée dans la réalité sensible.

« Je ne cherche rien. Je ne m’emploie qu’à mettre le plus d’humanité possible dans mes tableaux. Tant pis si cela offense quelques idolâtres de l’effigie humaine conventionnelle. Je n’ai jamais peint que ce que j’ai vu, senti… ». Brassaï, Conversations avec Picasso, 1944

LA RÉVOLUTION DE L’ART ABSTRAIT

On y est aujourd’hui habitué, mais l’abstraction a été une révolution en matière d’art quand elle a surgi au début du XXème siècle. L’artiste ne cherche plus à représenter des paysages, des portraits ou des natures mortes, mais il va inventer son propre monde. Un monde dans lequel les formes et les couleurs vont valoir pour elles-mêmes. Il s’agit de se défaire de la vieille problématique de la représentation mimétique et de l’illusionnisme issus de la Renaissance pour présenter d’autres choses. A l’époque on ne parle d’ailleurs pas de peinture abstraite mais de peinture « non objective », dépourvue du rapport à l’objet que l’on cherche à représenter pour créer une forme de peinture qui soit autonome. Il s’agit également de rechercher une alternative spirituelle dans une période de crise intense (séparation de l’église et de l’état en 1905). Bon nombre d’artistes qui vont se frotter à l’abstraction et qui la font émerger avant 1914 (Kupka, Kandinsky, Mondrian…) voient l’art comme une forme de médiation spirituelle face à cette crise que traverse l’époque.

« La peinture est le heurt grondant de mondes différents destinés à créer dans et par leur combat le monde nouveau qu’on nomme l’oeuvre. La création d’une œuvre, c’est la création du monde. » Kandinsky, Regards sur le passé, 1913

Kandinsky, Cercles encerclés

LES PROVOCATIONS DADAÏSTES

Fontaine, Marcel Duchamp

Avec son ready-made de 1917, Marcel Duchamp accomplit un geste fort, transgressif et volontairement provocateur qui choque encore aujourd’hui. Fontaine est en effet un urinoir, retourné, posé sur un socle et signé d’un pseudonyme, R. Mutt. Avec cette œuvre Duchamp provoque l’institution et le rapport au musée. L’objet d’art est désacralisé et le pouvoir accordé à l’artiste devient extrêmement fort puisque le simple fait de choisir un objet, même trivial, et de l’exposer va lui conférer son statut d’oeuvre d’art. A partir de Duchamp, on peut dire que n’importe quel objet peut devenir une œuvre d’art. Mais les objets eux-mêmes, quelle que soit leur dimension provocatrice, ne comptent pas autant que la liberté intellectuelle qui préside à leur choix.
Depuis Duchamp, l’objet détourné, récupéré et travesti occupe une place prépondérante dans la production artistique contemporaine.

« Je crois beaucoup au côté « médium » de l’artiste. L’artiste fait quelque chose, un jour, il est reconnu par l’intervention du public, l’intervention du spectateur ; il passe ainsi plus tard à la postérité. C’est un produit à deux pôles ; il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la regarde. Je donne à celui qui la regarde autant d’importance qu’à celui qui la fait. » Pierre Cabane, Entretiens avec Marcel Duchamp, 1967

L’EXPRESSIONNISME ABSTRAIT

A l’intérieur de la peinture, ce sont de nouvelles façons de travailler qui voient le jour. La peinture n’a pas disparu, mais elle se transforme. Une autre guerre est passée, on est en 1946 et Jackson Pollock réinvente une nouvelle manière de peindre et conteste le travail du peintre classique : « A époque nouvelle, techniques nouvelles », disait-il. Pollock réalise ses premiers drippings : la peinture coule directement du pot ou au bout d’un bâton, dirigée par le peintre qui travaille de la périphérie vers le centre de la toile posée au sol. La peinture est image et action à la fois. Le travail de Pollock s’inspire des Indiens Navajo et de leurs peintures de sable réalisées sur le sol au cours de cérémonies chamaniques. D’ailleurs Pollock est presque en transe lorsqu’il peint : son œuvre devient pour lui un espace d’exorcisme.

« Quand je suis dans mon tableau, je ne suis pas conscient de ce que je fais. C’est seulement après une espèce de temps de « prise de connaissance » que je vois ce que j’ai voulu faire. Un tableau a sa vie propre. J’essaie de la laisser émerger. » Interview de Jackson Pollock par Howard Putzel dans Arts et Architecture, 1944.

Jackson Pollock

DÉPASSER LA PEINTURE

INVENTER ET JOUER

« L’artiste doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois : il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant ». Matisse, 1953.
Parmi les figures marquantes des artistes des années 50, Picasso et Matisse sont des artistes qui n’ont jamais cessé d’inventer, de s’amuser, d’expérimenter. Qu’ils utilisent des objets du quotidien qu’ils détournent, qu’ils découpent et collent des papiers, qu’ils reproduisent à l’infini les œuvres de leurs prédécesseurs ou qu’ils réalisent des œuvres architecturales, leur art se prête à toutes les fantaisies, à toutes les recherches et ne peut être réduit à des mouvements artistiques qui seraient bien trop étroits.

Tête de taureau, Picasso

Picasso, Tête de taureau, 1942

Matisse, La Chapelle du Rosaire, Vence

Matisse, La Chapelle du Rosaire à Vence, achevée en 1952

La Gerbe, Matisse

Matisse, La Gerbe, 1953

Le Déjeuner sur l'herbe, Picasso, Manet

Picasso, Le Déjeuner sur l’herbe d’après Manet, 1960

SORTIR DE LA TOILE

Tract Buren, Manifestation

Daniel Buren est un bon exemple d’artiste sorti de la toile pour travailler in situ. Connu pour sa signature visuelle constituée d’une alternance de bandes blanches et colorées (inspirées des toiles à matelas), c’est en fait en 1967 qu’il commence à interpeller et à chahuter le spectateur. Le groupe, BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni) auquel il appartenait réalisait des interventions assez polémiques et provocatrices.
C’est ainsi qu’avec Manifestation, ils transforment le musée en atelier : les œuvres sont réalisées sur place, au moment du vernissage, puis décrochées !
Les gens qui n’étaient pas présents n’avaient plus qu’une banderole à lire : « Buren, Mosset, Parmentier, Toroni n’exposent pas. » Le tract de l’exposition, sous forme de manifeste, montre d’ailleurs une volonté de faire table rase du passé et de sortir de la peinture.
Plus tard, avec Les deux plateaux, son œuvre la plus emblématique connue sous le nom des « colonnes de Buren », il insère son travail dans l’espace, espace dont le public s’est depuis largement emparé.

S’EMPARER DU RÉEL

LE POP ART

Just What It Is That Makes Today's Life So Different, So Appealing, Richard Hamilton

L’artiste anglais Richard Hamilton est le premier à avoir employé le terme « pop » à la fin des années 50 (mais c’est le critique d’art Lawrence Alloway qui inventera le terme de Pop Art). Il s’agissait d’utiliser les stéréotypes visuels de la société de consommation et de la vie quotidienne comme médiums artistiques. En 1956, dans Just What It Is That Makes Today’s Life So Different, So Appealing, il montre avec humour ce qui va être à l’oeuvre dans ce nouveau monde. Tous les éléments de la société de consommation sont réunis dans ce jeu de collages et d’échelles : la Warner, l’écusson Ford sur l’abat-jour, la bande-dessinée sur les murs, le téléviseur qui trône au milieu du salon et qui vante, dans une sorte de mise en abyme, les bienfaits du téléphone, la place accordée à la femme (à la fois ménagère et pin up), un corps bodybuildé au centre sur lequel l’artiste a collé son propre visage, et enfin le terme « pop » sur la sucette.
Le Pop Art se développe ensuite aux Etats-Unis dans les années 60 et connaît ses lettres de gloire avec Andy Warhol, artiste du glamour et des rumeurs du monde, qui renouvelle totalement l’esthétique de la peinture.

LE NOUVEAU RÉALISME

C’est également la société de consommation mais aussi la société du spectacle que les nouveaux réalistes utilisent comme un tableau. Ce mouvement, qui réunissait des artistes singuliers, faisait prévaloir le moment collectif, comme l’indique d’ailleurs leur manifeste : « Les nouveaux réalistes ont pris conscience de leur singularité collective. Nouveau réalisme = nouvelles approches perceptives du réel. » Ainsi Yves Klein, le créateur du fameux IKB (International Klein Blue), réalise une performance collective et un moment d’art total dans Anthropométrie et symphonie monotone en 1960. Ayant convié un quatuor à cordes à tenir la même note pendant plus de vingt minutes, il dirigeait, tel un chef d’orchestre, des femmes qui venaient déposer leur corps nus dans la peinture et l’empreinte de celui-ci sur des toiles blanches.

« Mes tableaux représentent des événements poétiques ou plutôt ils sont des témoins immobiles, silencieux et statiques de l’essence même du mouvement et de vie en liberté qu’est la flamme de poésie pendant le moment pictural ! ». Yves Klein, 1958.

Klein, Anthropométrie
Anthropométrie et symphonie monotone, Yves Klein
Anthropométrie et symphonie monotone, Yves Klein

LE LAND ART

Christo, Wrapped Trees

Toujours dans la volonté de montrer la société en marche et de la figer dans un acte artistique, l’artiste devient un marcheur, un arpenteur qui sort du musée et de l’atelier. Parmi ceux-ci, Christo, connu pour « emballer » des monuments célèbres et des paysages. D’abord membre des nouveaux réalistes, il est aujourd’hui affilié au mouvement du Land Art. Un des premiers objets qu’il a emballé était une mobylette d’Yves Klein (toujours visible au musée de Nice). De ses réalisations les plus connues, on retient souvent Le Reichstag emballé, 1995 ou Le Pont Neuf à Paris. Ce sont des œuvres grandioses mais dont les matériaux restent simples (drap blanc, cordes). L’organisation et la réflexion sont en revanche implacables. L’architecture est transformée ; le réel, le présent, la société de consommation, la rue, la nature font leur entrée dans le monde de l’art. Christo parlait de ses œuvres comme des « oeuvres de beauté et de joie, d’inutilité, de caractère poétique et unique. »

RÉINVENTER LE MONDE PAR LA PHOTOGRAPHIE ET LA VIDÉO

Proche de Warhol et du Pop Art par le choix de ses thèmes et son goût pour les séries, le photographe Andreas Gursky réalise des images de très grands formats à la netteté et à la composition impeccables. Photographe de nos paysages contemporains, il reconnaît pourtant s’inspirer de la peinture, et notamment de Turner. Ses images ressemblent en effet à de gigantesques tableaux.

99 cents, Gursky
Gautier Deblonde, atelier de Philippe Pasqua

Plus proche de nous, on peut aussi évoquer le travail de Gautier Deblonde et ses photographies sur les ateliers d’artistes, dans la grande tradition des peintres du XIXème siècle.

La vidéo aussi emprunte à l’art ancien. Ainsi Bill Viola travaille ses œuvres en reproduisant certaines caractéristiques des tableaux du Moyen-Age ou de la Renaissance : fonds noirs, format des demi-figures et sujets religieux. The Greetings, réalisé en 1995, est d’ailleurs une citation de La Visitation (v. 1528) de Pontormo. On y retrouve les personnages, le décor et l’émotion du tableau du peintre florentin, transposés dans notre époque. Il recrée cette visitation en ralentissant à l’extrême le mouvement, utilisant la vidéo complètement à contre-pied de son utilisation habituelle qui fait plutôt la part belle à l’instantanéité et à la vitesse.

Bill Viola, The Greetings  Pontorno, La Visitation

RÉINVENTER LA PEINTURE

L’HYPERRÉALISME

Gerhard Richter, Betty

A l’inverse, le peintre Gerhard Richter reproduit des photographies en tableaux. Sa facture est hyperréaliste et ses compositions rendent parfaitement compte des détails, des mouvements et même des flous.

Betty est une œuvre de 1988 montrant la fille de l’artiste. Il a peint son portrait la représentant enfant alors qu’elle était déjà une jeune femme, à partir d’une photographie qu’il avait conservée d’elle.

« La peinture est quelque chose de traditionnel mais, pour moi, cela ne veut pas dire académique. J’ai ressenti le besoin de peindre ; j’adore peindre. C’était quelque chose de naturel. C’est pour cette raison que j’ai cherché des thématiques relatives à mon époque et à ma génération. La photographie offre cela ; alors je l’ai choisie comme outil pour ma peinture. » Conversation with Paolo Vagheggi, 1999

EXPLORER LE PASSÉ POUR SE PROJETER DANS LE FUTUR

Anselm Kiefer est un artiste qui fait quant à lui référence à l’architecture, la peinture, la sculpture, la littérature et à l’histoire dont il dit qu’elle est pour lui « un matériau comme le paysage ou la couleur ». Contrairement à Matisse, auquel il s’oppose sur ce point, Anselm Kiefer n’est pas intéressé par la peinture innocente. Son œuvre est protéiforme, il utilise la peinture, le plomb, la paille, des graines, du sperme et de la poussière… Le texte fait aussi partie intégrante de son travail.

« Je crois que les écrivains et les peintres intéressants ont à voir avec la mythologie. Ils la poursuivent. La mythologie est un grand champ qu’il faut continuer à explorer. Comme eux, je cherche à expliquer d’une manière non scientifique (parce que la science n’y parvient pas) les énigmes du monde. Et en retournant en arrière – en même temps que je le fais – je me projette dans le futur. Ce sont deux mouvements absolument liés. Plus je vais loin dans le passé, plus je vais loin dans le futur. » Entretien avec Jean-Marc Terrasse, 2007

Anselm Kiefer, Danaé