Révélé en 2004 alors qu’il est âgé de 78 ans, Miroslav Tichý est une figure à part dans l’histoire de l’art contemporain. Car cet artiste tchèque, peintre et photographe, a été littéralement et chaotiquement « inventé ». Sa reconnaissance artistique suit des chemins bien étranges : de l’art brut, où le classent son allure et ses psychoses, à l’art contemporain, dans lequel il finit par être légitimé grâce au travail de ses découvreurs. Décédé en 2011, il est aujourd’hui enfin reconnu par le milieu. Ses œuvres, prisées par les collectionneurs, parfois vendues aux enchères, circulent dans le monde entier et s’exposent dans des lieux prestigieux.

Roman Buxbaum, psychiatre de métier, connaît Miroslav Tichý depuis sa naissance. C’est lui qui l’a « découvert », est devenu son collectionneur et son agent. C’est lui aussi qui a créé la fondation qui lui est consacrée, la Tichý Ocean (en tchèque, Tichý signifie « paisible »).

Un parfum d’aventure

Buxbaum raconte que, petit garçon, il regardait avec fascination par le trou de la serrure du grenier de sa grand-mère où se situait l’atelier du peintre. Sous ses yeux se déploie un monde mystérieux et magique, d’autant plus intriguant que Tichý est un « géant aux cheveux longs et aux vêtements noirs et déchirés ». Un homme « effrayant » pour les enfants, « l’archétype de l’autre et du ridicule » pour les adultes, bref « LE mauvais exemple » exhalant « un parfum d’aventure ». Le mythe est déjà en marche !

Né à Kyjov (Moravie) en 1926, fils de tailleur, Miroslav Tichý est un enfant doué mais renfermé. Il dessine depuis sa petite enfance et décide, dès la fin du lycée, de devenir peintre. En 1945 il part à Prague et s’inscrit à l’école des beaux-arts. Mais l’arrivée des communistes en 1948 bouleverse ses projets. Les professeurs sont renvoyés et remplacés, le dessin d’après nu vivant est interdit. Tichý erre dans Prague, se retire de la société, est finalement exclu de l’école et part faire son service militaire. Quand il en revient en 1950, il n’est plus le même homme.

La première exposition de ses peintures a lieu à l’hôpital de Kyjov en 1956. D’autres artistes y sont aussi présentés, des peintres qui refusent de se plier à la doctrine du réalisme socialiste et qui, comme Tichý, prennent le risque d’affirmer publiquement leur statut d’avant-gardistes.

En 1957, alors qu’il devait participer à une autre exposition dans une galerie de Prague, il se retire brutalement du projet. Désorienté, il se perd en rentrant chez lui et il alors est interné pour une crise de psychose aiguë. Crise apparemment déclenchée par l’idée même du projet d’exposition.

« Photographier, c’est peindre avec la lumière ! »

Sujet aux dépressions nerveuses depuis sa puberté, il peint et dessine abondamment lorsqu’il se porte bien. En revanche, toute crise dépressive le rend complètement improductif. « Il perd même tout intérêt pour son art, au point de détruire une grande partie de ses tableaux, dessins et photographies, qu’il brûle dans son four. Pour sauver quelques-unes de ses œuvres, son père devra les dissimuler. » Au milieu des années 50 il se désintéresse de la peinture, au profit de la photographie. Miroslav Tichý l’explique ainsi : « Les tableaux étaient peints, les dessins dessinés. Que pouvais-je faire ?

J’ai cherché un autre moyen d’expression. Grâce à la photographie, j’ai tout vu dans une nouvelle lumière. C’était un nouvel univers. » Mais pour lui, la photographie n’est pas destinée à être exposée. Il l’utilise comme travail préparatoire à ses dessins et à ses tableaux. Et ce sont les femmes, comme dans un regret de ses études avortées aux beaux-arts, qu’il va observer, coucher sur papier photographique, à défaut de les mettre dans son lit. « Je n’ai jamais fait de folies avec les femmes. Même quand je vois une femme qui me plaît (…), je me rends compte que finalement, cela ne m’intéresse pas. Je préfère prendre un crayon et la dessiner. L’érotisme, ce n’est qu’un rêve. Le monde n’est qu’une illusion, notre illusion. » Il photographie alors des baigneuses à la dérobée, à travers le grillage de la piscine.

A partir des années 60, il commence à négliger son apparence. « Il cesse de se couper les cheveux et de se tailler la barbe, ne portant qu’un vêtement noir usé jusqu’à la corde. (…) Réactionnaire efficace, il apparaît alors comme l’antithèse de l’idéal socialiste de l’homme nouveau, du contremaître musclé et bien rasé (…). Ce photographe de l’âge de pierre est pour l’élite communiste une insulte vivante. Youri Gagarine part à la conquête de l’espace ? Tichý bricole des appareils photos avec des rebuts ! » Car, par principe, il refuse tout équipement photographique « moderne ». « La fabrication de son propre matériel est l’expression de son indépendance, de même que son refus de se laver et de porter des vêtements qui ne soient pas élimés ». Il fabrique ses optiques avec des matériaux usés, se sert de tubes de papier ou de tuyaux pour construire un téléobjectif, ses boîtiers sont faits de cartons et de contreplaqué. Il invente ainsi ses propres appareils photo, de toutes sortes pour toutes les prises de vues. Loin de desservir son travail, ces instruments, rudes et rudimentaires, donnent naissance à des photographies impressionnistes, subtiles et sensuelles.

Tichý, « photographe de l’âge de pierre »

Un mauvais appareil avant tout !

Les tirages, comme les appareils, relèvent du même « bricolage ». Il n’est pas rare qu’apparaissent sur les photos des traces de doigt ou de bromure, que les tirages soient réalisés sur des papiers déchirés ou mangés par les rats, qu’ils soient surexposés ou sous exposés, ou flous… Mais pour lui, « les défauts font partie intégrante du travail. C’est la poésie, la qualité picturale. En vérité, l’objectif n’était pas très précis, mais c’est peut-être là qu’il y a de l’art ! (…) Avant tout, il faut un avoir un mauvais appareil photo ! Si tu veux être célèbre, tu dois faire quelque chose de plus mal que n’importe qui dans le monde entier ! Quelque chose de beau et parfait n’intéresse personne. » Négligeant ensuite ses œuvres qui connaissent un sort misérables (il marche dessus, s’en sert comme cales, les découpe, les retouche au stylo…), il accorde en revanche une grande importance aux encadrements qu’il réalise, évidemment, lui-même.

Alors… art brut ?

Roman Buxmaun, dont la famille s’est installée en Suisse depuis 1968, revient à Kijov en 1981. C’est là qu’il découvre l’ampleur de l’oeuvre photographique de Miroslav Tichý. Il est alors le seul à s’intéresser et à acheter (en cachette) ses photographies. Les voisins ne comprennent pas pourquoi il dépense de l’argent « pour des photos aussi sales et floues ». Il décide donc de valoriser son travail, de lui faire prendre conscience qu’il est un grand artiste, tant qu’il est encore en vie. Mais Buxbaum est un psychiatre. Qui enseigne l’art brut à l’université de Zurich. Et même s’il connaît la formation académique de Tichý, son expérience l’amène à le voir comme un outsider. Or la photographie n’a jamais été incluse dans des collections d’art brut. Trop objective. L’occasion pour Buxbaum de faire d’une pierre deux coups : révéler Miroslav Tichý et écrire un nouveau chapitre de l’histoire de l’art brut. C’est pourquoi il le présente comme un marginal, mettant en avant son manque de soin, son côté hirsute, ses séjours en hôpital psychiatrique, son passé d’ « opposant » politique et son bricolage photographique. Rien sur sa formation artistique. Cela risquerait de l’exclure de la catégorie. Suite à plusieurs expositions ou articles, Miroslav Tichý, artiste outsider, est alors reconnu comme artiste brut. Mais dans les quatorze années qui suivent, c’est le néant. Ni article, ni exposition. Le comportement de Miroslav Tichý n’aide pas. Il ne se prête pas facilement au jeu. Buxbaum raconte même qu’il « admet rarement avoir donné son accord pour que les œuvres soient exposées ». Considérant qu’il est meilleur peintre que photographe, il donne ses photographies et refuse toute commercialisation et diffusion, même s’il laisse Buxbaum en prendre l’initiative. Comme on a minimisé jusque là sa formation académique, il ne peut pas non plus rentrer dans l’histoire de l’art tout court.

Non, art contemporain !

C’est alors qu’intervient Harald Szeemann. Grand commissaire d’art contemporain, il est considéré comme l’inventeur du métier de curateur. En 2004 il est le commissaire de la biennale de Séville. Il choisit d’y exposer Miroslav Tichý. Il rend visite à Buxbaum et sélectionne des photos : « Au premier regard, on pense que c’est naïf. Puis, plus on regarde, et moins ça le devient. » Le travail de Tichý sur le corps féminin, notamment ses séries de baigneuses, donne corps et sens à sa production artistique, l’inscrivant dans un topos artistique classique. Il est alors reconnu par ses pairs, son travail est valorisé par le marché et il est exposé au musée Kunsthaus de Zurich. Entre 2004 et 2008 il sera exposé 24 fois. Grâce à Szeemann, Miroslav Tichý vient d’entrer dans l’art contemporain.

Ainsi, comme le souligne Marc Lénot dans L’Invention de Miroslav Tichý, « la découverte de l’œuvre photographique de Miroslav Tichý n’a pu s’accomplir que grâce à la conjonction de plusieurs facteurs. La qualité de son travail était évidemment une condition sine qua non. Mais son émergence n’a pu avoir lieu que lorsque des commissaires ont retenu des aspects de son travail conformes aux attentes du système artistique, construisant ainsi l’environnement nécessaire à l’invention d’un nouvel artiste. Tant que Tichý a été positionné au sein de l’univers de l’art brut, dans un schéma privilégiant les aspects du personnage (…), il n’a guère éveillé d’intérêt. La persévérance louable de Roman Buxbaum dans sa promotion de l’artiste n’a pu aboutir que lorsque Harald Szeemann a redéfini son travail en le sortant de la vision trop étroite de l’art brut et en le positionnant dans le cadre élargi de l’art contemporain. Privilégiant dès lors le sujet et le processus de création, critiques et conservateurs ont bâti un mécanisme de légitimation qui a permis d’affirmer la pertinence contemporaine du travail de Tichý. »

En 2015, le travail de Tichý était primé aux Rencontres d’Arles. Une belle histoire pour un artiste qui se désignait lui-même comme « un Tarzan en retraite ». Son œuvre prolifique, estimée à un millier de clichés, est vraiment belle et forte. Toujours et plus que jamais vivante, elle est à suivre de près.

M.K.

Sources :

Un Tarzan en retraite – Souvenirs de Miroslav Tichý, Roman Buxbaum (traduit de l’anglais par Jean-François Cornu). Lire le texte en anglais

L’Invention de Miroslav Tichý, Marc Lénot, mai 2009

Tous nos remerciements à Jean-Jacques De Rette grâce à qui nous avons découvert cet artiste et qui nous a fourni des documents et liens fort utiles pour la rédaction de cet article.